DoualaPort stratégique, souveraineté incertaine : le Cameroun à l’épreuve des choix

Lorsque le groupe Bolloré a quitté la gestion du Port de Douala, beaucoup y ont vu la fin d’un cycle. L’événement avait valeur de symbole : celui d’un pays qui tourne une page de son histoire économique marquée par une forte présence étrangère dans ses infrastructures clés. L’image était forte, presque fondatrice, celle d’un Cameroun prêt à reprendre la main sur son principal carrefour commercial.
Pourtant, derrière le symbole, la réalité s’est révélée plus nuancée. L’attribution et le maintien de missions stratégiques à la Société Générale de Surveillance (SGS), notamment dans le contrôle et le scanning des marchandises, relancent le débat sur la profondeur réelle de cette reconquête.
Au-delà des symboles, la question du pouvoir économique
Le Port de Douala n’est pas qu’une plateforme logistique. Il concentre une part décisive des importations et exportations du Cameroun et sert de porte d’entrée à plusieurs pays d’Afrique centrale. Contrôler ce port, c’est maîtriser un levier économique majeur : flux financiers, sécurité des échanges, fiscalité douanière, souveraineté commerciale.
Dans ce contexte, la question n’est pas simplement de savoir qui opère les équipements ou assure les contrôles techniques. Elle est plus fondamentale : qui détient réellement la capacité de décision et de supervision sur ces fonctions stratégiques ?
Le maintien d’un acteur international comme la SGS peut être interprété comme un choix de continuité et de garantie d’expertise. Mais il alimente aussi un sentiment persistant : celui d’une autonomie économique encore incomplète.
Un débat national : compétence locale ou dépendance structurelle ?
La mise en concurrence entre la SGS et TransAtlantic, entreprise camerounaise positionnée sur le même segment, a cristallisé les tensions. Pour certains observateurs, privilégier un acteur local aurait constitué un acte fort de confiance envers les capacités nationales. Pour d’autres, la priorité devait rester la performance technique et la fiabilité immédiate.
Ce débat révèle une fracture plus profonde :
D’un côté, une vision pragmatique privilégiant l’expérience internationale et la stabilité opérationnelle.
De l’autre, une vision souverainiste estimant que le développement passe nécessairement par la promotion d’acteurs nationaux dans les secteurs stratégiques.
La question n’est donc pas seulement économique. Elle est politique, culturelle et générationnelle. Elle interroge la capacité d’un pays à croire en lui-même et à accepter les risques liés à l’apprentissage institutionnel et entrepreneurial.
La souveraineté comme processus, non comme proclamation
L’indépendance formelle du Cameroun ne fait aucun doute. Mais la souveraineté économique est un processus graduel. Elle suppose la consolidation d’entreprises locales solides, un cadre réglementaire transparent, une gouvernance rigoureuse et une vision stratégique de long terme.
Le cas du Port de Douala met en lumière un défi central : comment concilier ouverture aux partenariats internationaux et affirmation d’une autonomie nationale réelle ?
Comment éviter que les infrastructures stratégiques ne deviennent des zones de dépendance chronique ?
Quel cap pour demain ?
Au-delà des polémiques, une certitude demeure : le Port de Douala est un enjeu de puissance nationale. Les décisions qui y sont prises auront des répercussions sur la compétitivité du Cameroun, la confiance des investisseurs et la perception de l’État par ses citoyens.
Le véritable défi n’est peut-être pas de choisir entre un acteur étranger et un acteur local, mais de construire un écosystème où les compétences camerounaises peuvent émerger, se renforcer et rivaliser à l’échelle internationale.
La souveraineté ne se résume ni à un départ médiatisé ni à une signature contractuelle. Elle se construit par des choix cohérents, une vision assumée et une confiance durable dans le potentiel national.
À Douala, sur les quais du Wouri, l’histoire économique du Cameroun continue de s’écrire. Reste à savoir si elle prendra la direction d’une autonomie affirmée ou d’une dépendance réinventée.
Pélagie Mabamb
