DÉCHETS PLASTIQUES AU CAMEROUN : LE COMPTE À REBOURS DU PET EST LANCÉ

À moins de quatre mois de l’entrée en vigueur du seuil obligatoire de 30 % de PET recyclé local, la filière camerounaise n’a plus le temps d’attendre. À Douala, des milliers de bouteilles usagées sont déjà collectées, triées, lavées et transformées en matière première industrielle. Chez Ecogreen, la démonstration est faite : le recyclage local est possible et l’outil industriel existe. Mais entre la bouteille jetée dans la rue et sa réintroduction dans une nouvelle production, une chaîne entière doit encore être consolidée. Collecte, qualité, approvisionnement, traçabilité, capacités industrielles et responsabilité des collectivités : le Cameroun joue désormais une partie décisive pour transformer son problème de déchets plastiques en véritable filière d’économie circulaire.
Dans les rues de Douala, une bouteille en plastique peut avoir plusieurs destins.

Elle peut finir dans un caniveau, s’accumuler dans une décharge, être emportée par les eaux ou simplement disparaître dans le paysage urbain.
Mais elle peut aussi connaître une seconde vie.

Dans la Zone industrielle du Port de Douala-Bonabéri, certaines de ces bouteilles deviennent une matière première destinée à alimenter de nouvelles productions.

C’est cette autre vie du plastique que la presse a pu découvrir lors d’une immersion organisée par la Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco) au sein d’Ecogreen.
Une visite qui prend une résonance particulière à l’approche du 1er décembre 2026, date à laquelle doit entrer en application l’exigence d’un minimum de 30 % de PET recyclé local (R-PET) dans certaines productions concernées par le nouveau cadre réglementaire issu de l’arrêté conjoint MINMIDT/MINEPDED du 8 décembre 2025.

À moins de quatre mois de cette échéance, le sujet n’est donc plus simplement environnemental.
Il est devenu industriel,économique et désormais réglementaire.

De la bouteille abandonnée à la matière première : la longue route du recyclage
Dans les installations d’Ecogreen, le parcours commence bien avant l’entrée de la bouteille dans les machines.

Il commence par la collecte.

L’entreprise explique avoir notamment accès à des déchets issus d’Hysacam. Les bouteilles récupérées sont regroupées, acheminées vers le site, stockées puis triées avant d’entrer dans le processus industriel.

À première vue, le geste paraît rudimentaire.

En réalité, il constitue l’un des maillons les plus déterminants de toute la chaîne.

Dans la zone de stockage, une partie du tri est encore réalisée manuellement. Des travailleurs identifient les différents types de matières, les séparent et les orientent vers les étapes appropriées.
Car une bouteille mal triée aujourd’hui peut devenir un problème de qualité demain.

Le plastique poursuit ensuite son parcours à travers les opérations de mélange, de rinçage et de lavage.

Peu à peu, les impuretés sont éliminées.
La matière est préparée.

Le déchet change progressivement de statut.
Il n’est plus seulement un emballage abandonné : il devient une ressource industrielle.

C’est là toute la logique de l’économie circulaire qui prend forme sous les yeux des visiteurs.
Mais cette transformation a un coût.
Elle nécessite des équipements, de l’énergie, de l’eau, de la maintenance, de la main-d’œuvre, de la logistique et, surtout, un approvisionnement suffisamment régulier pour faire fonctionner l’outil industriel.

Recycler n’est donc pas simplement ramasser une bouteille. C’est organiser toute une chaîne pour qu’elle puisse revenir dans l’économie.

8 000 tonnes par an : Ecogreen veut changer d’échelle
Dans la salle de conférence du siège d’Ecogreen, les échanges conduits par Alphonse Ayissi Abena, président exécutif de la Focaco, permettent de mesurer les ambitions de l’entreprise.

Selon Ali Chaabi, directeur général administratif d’Ecogreen, l’entreprise recycle actuellement près de 8 000 tonnes de déchets par an.

Un volume déjà significatif.
Mais loin d’être considéré comme un plafond.

Une deuxième ligne de production est en cours d’installation et sa mise en service est annoncée d’ici décembre 2026. L’objectif affiché est de pratiquement doubler la capacité actuelle.

Le calendrier est particulièrement symbolique.
Car au moment où Ecogreen veut augmenter ses volumes, les producteurs concernés devront, eux aussi, se préparer à intégrer davantage de matière recyclée locale dans leurs productions.

Deux mouvements doivent donc converger :

la capacité de recyclage doit augmenter au moment même où la demande réglementaire en PET va s’accroître.

Le défi est de taille et le temps presse.

30 % de PET : le chiffre qui change la donne
Pendant longtemps, le recyclage au Cameroun a pu être perçu comme une démarche environnementale, une initiative volontaire ou encore un engagement relevant de la responsabilité sociétale des entreprises.

Le nouveau dispositif change la nature de l’enjeu.

Le seuil de 30 % de PET recyclé local fait désormais entrer la filière dans une logique d’obligation réglementaire.

Ecogreen affirme déjà atteindre ce niveau et ambitionne même d’aller progressivement jusqu’à 100 % de PET, en s’inspirant des trajectoires engagées par certaines grandes entreprises internationales du secteur agroalimentaire.

Au-delà du chiffre, cette ambition révèle une transformation profonde.

Le plastique recyclé peut devenir une véritable matière première industrielle produite au Cameroun.

Et avec elle, une nouvelle chaîne de valeur peut se développer : emplois, collecte, transport, transformation, contrôle qualité, ingénierie, maintenance et nouvelles activités industrielles.

Le déchet cesse alors d’être uniquement une charge environnementale.
Il devient une ressource économique.

Mais une condition demeure incontournable : il faut avoir suffisamment de matière à recycler.

Le paradoxe du plastique : l’industrie réclame une ressource que la ville ne collecte pas assez
C’est probablement l’un des principaux défis qui se dessinent derrière le nouveau cadre réglementaire.

On peut imposer 30 % de matière recyclée.

On peut installer de nouvelles lignes de production.

On peut investir dans les équipements.

Mais si les bouteilles ne sont pas collectées, triées et acheminées en quantité suffisante, les usines ne pourront pas produire le PET nécessaire.

Le problème ne se trouve donc pas uniquement dans les usines.

Il se trouve aussi dans les rues, les marchés, les quartiers, les décharges et les systèmes municipaux de collecte.

La direction d’Ecogreen fait notamment état de difficultés avec certaines municipalités, qui revendiquent les déchets comme une ressource relevant de leur patrimoine, tandis que l’entreprise indique s’acquitter des taxes et rémunérer les collecteurs.

Derrière ce différend apparaît une réalité nouvelle : le déchet plastique possède désormais une valeur.

Ce qui était hier abandonné sans considération est aujourd’hui recherché par l’industrie.

La question devient alors économique autant qu’environnementale :
Qui collecte ? Qui trie ? Qui transporte ? Qui paie ? Qui contrôle ? Qui fixe les règles ? Et surtout, qui bénéficie de la valeur créée par cette nouvelle ressource ?

Tant que ces questions resteront insuffisamment structurées, le risque est réel de voir apparaître un paradoxe : une industrie capable de recycler davantage, mais confrontée à une pénurie de matière première.

Une bouteille propre ne suffit pas : la bataille de la qualité
L’autre grand défi est moins visible, mais tout aussi stratégique : celui de la qualité.

Recycler une bouteille ne signifie pas automatiquement produire une matière capable de retourner dans n’importe quelle chaîne industrielle.

Le PET doit répondre à des exigences précises.

Dans les installations visitées, le processus tient compte notamment de la destination finale des emballages.

Une bouteille destinée à certains jus doit, par exemple, présenter des caractéristiques de résistance différentes de celles utilisées pour l’eau minérale.

Cela impose des contrôles, des essais, des réglages et une surveillance constante du processus.

Le laboratoire visité par la délégation rappelle cette réalité.

Entre la bouteille récupérée dans une rue et la matière qui ressort de l’usine, il y a tout un travail de sélection et de contrôle.

La boucle du recyclage n’est véritablement accomplie que lorsque la matière récupérée peut réintégrer l’industrie avec un niveau de qualité compatible avec les exigences de production.

Le véritable défi n’est donc pas seulement de recycler plus. Il faut recycler mieux.

600 000 préformes par jour : quand l’industrie donne la mesure du défi.
La délégation a également visité un site de fabrication des préformes du partenaire d’Eco green.

Le changement de décor permet de mesurer l’autre face de l’équation : la capacité de transformation industrielle.

Les machines tournent à un rythme soutenu.
96 unités sortent toutes les dix secondes, pour une production quotidienne qui avoisine 600 000 préformes.

Le chiffre impressionne.
Mais il dit surtout quelque chose de fondamental : le Cameroun dispose déjà d’un tissu industriel capable de transformer des volumes importants.

La question n’est donc plus uniquement de savoir si l’outil industriel existe.

Il faut désormais s’assurer qu’il est suffisamment alimenté en matière recyclée locale.

Autrement dit, entre les bouteilles abandonnées dans les rues de Douala et les centaines de milliers de préformes produites chaque jour, il faut construire une chaîne fiable.

Une chaîne qui ne laisse pas le plastique se perdre en chemin.

Les collectivités au cœur de la bataille

Dans cette nouvelle économie du plastique, les collectivités territoriales occupent une position centrale.
Elles sont au contact des territoires et des populations. Elles sont également au cœur des problématiques de gestion des déchets.

Le passage à une véritable économie circulaire suppose donc de sortir des initiatives dispersées et de mettre en place une organisation plus lisible.

Les responsabilités doivent être clarifiées.

Les mécanismes de collecte doivent être structurés.
Les acteurs doivent pouvoir travailler ensemble.
Et la matière doit pouvoir circuler efficacement, depuis son point de rejet jusqu’à sa réintroduction dans l’industrie.

Chaque bouteille qui échappe à la collecte représente potentiellement une matière première perdue.

Pour les producteurs, l’heure n’est plus à l’attente
Le 1er décembre 2026 approche.

Pour les producteurs de boissons concernés, cette date ne peut plus être considérée comme une échéance lointaine.

Se mettre en conformité ne consiste pas simplement à attendre l’entrée en vigueur du texte.

Il faut anticiper les besoins, identifier les fournisseurs, sécuriser les volumes, adapter les procédés lorsque cela est nécessaire, mettre en place des mécanismes de contrôle et assurer la traçabilité de la matière recyclé.

Le 1er décembre ne sera pas le début de la préparation. Il devra être le jour où la préparation aboutit.

Et le consommateur dans tout cela ?
Il serait pourtant impossible de construire cette filière sans regarder en direction du premier maillon : le citoyen.

Une bouteille jetée dans un caniveau ne peut pas être recyclée.

Une bouteille mélangée à des déchets fortement souillés devient plus difficile et plus coûteuse à valoriser.

Le geste de tri, le dépôt dans un point de collecte, la récupération et le refus d’abandonner les emballages dans la nature peuvent sembler insignifiants à l’échelle individuelle.

Ils deviennent déterminants à l’échelle d’une ville.

Derrière les 8 000 tonnes recyclées par Ecogreen, derrière les 600 000 préformes produites quotidiennement et derrière les futures exigences de 30 % de R-PET, il y a donc une réalité très simple :

le recyclage commence au moment où une bouteille n’est pas jetée n’importe où.

Le 1er décembre 2026 : plus qu’une date, un test grandeur nature
Le Cameroun se trouve désormais à un tournant.

L’entrée en application du seuil de 30 % de PET recyclé local doit marquer le passage d’une logique d’intention à une logique de conformité.

Mais une réglementation, aussi ambitieuse soit-elle, ne produit des effets que si les conditions de son application sont réunies.

L’État doit garantir la clarté et l’effectivité du cadre réglementaire.

Les collectivités doivent contribuer à structurer la collecte.

Les entreprises de recyclage doivent augmenter leurs capacités et garantir la qualité du R-PET.

Les producteurs doivent sécuriser leurs approvisionnements.

Les collecteurs doivent être mieux intégrés et professionnalisés.

Les industriels doivent poursuivre leurs investissements.

Et les consommateurs doivent participer à la récupération des emballages.

Il ne s’agit plus d’une responsabilité que l’un pourrait renvoyer sur l’autre.

La chaîne ne fonctionnera que si tous ses maillons fonctionnent ensemble.

Transformer le problème plastique en souveraineté industrielle

Au fond, l’enjeu dépasse largement la question des déchets.

Produire davantage de R-PET au Cameroun, c’est aussi créer de la valeur localement.

C’est réduire la dépendance à la matière vierge.

C’est soutenir l’emploi.

C’est développer des compétences industrielles.

C’est structurer de nouveaux métiers autour de la collecte et de la transformation.

C’est faire émerger une économie dans laquelle le déchet d’aujourd’hui devient la matière première de demain.

La visite d’Ecogreen permet, à ce titre, de lever un premier doute : oui, le recyclage industriel du PET est possible au Cameroun.

Les capacités existent.

Les investissements commencent à suivre.

Des milliers de tonnes sont déjà transformées.

Des équipements supplémentaires sont annoncés.

Une demande réglementaire est désormais en train de se créer.

Mais le passage à l’échelle exige davantage.

Davantage de collecte.

Davantage de tri.

Davantage d’investissements.

Davantage de coordination.

Davantage de contrôle.

Davantage de traçabilité.

Et surtout, davantage de rapidité.

Car le compte à rebours est désormais engagé.

Le 1er décembre 2026, il ne suffira plus de promettre de recycler. Il faudra démontrer que la matière recyclée locale est là, qu’elle est conforme et qu’elle peut alimenter durablement l’industrie.

À Douala, la boucle existe déjà.

Reste maintenant à l’élargir à l’échelle du Cameroun.

Le plastique a une deuxième vie. Le véritable défi est désormais de lui en donner des millions.

Pelagie Mabamb

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